Garder le sourire, garder le lien : prendre soin de sa bouche à tout âge
Par le Dr Christophe LEQUART, chirurgien-dentiste, porte-parole de l’UFSBD (Union Française pour la Santé Bucco-Dentaire)

Un sourire, cela se partage. Mais quand une dent fait mal, qu’une prothèse bouge ou que la bouche reste sèche, on hésite à rire, à parler, à manger avec les autres… et l’on finit par se replier. Bonne nouvelle : ce cercle peut se briser, à tout âge, avec des gestes simples. Voici comment prendre soin de sa bouche pour garder le sourire, et le lien.
Le sourire, notre premier lien social avec les autres
Nos dents ont trois grandes missions : nous permettre de manger, de parler et de sourire. Ces trois fonctions ont un point commun : elles se vivent avec les autres. Le repas partagé avec des amis ou en famille, la conversation au téléphone ou au club, la photo de famille où l’on rit de bon cœur : tout cela passe par la bouche.
C’est pourquoi un problème bucco-dentaire n’est jamais un simple détail. Une dent qui fait mal, une dent manquante à l’avant, des gencives qui saignent, une prothèse qui bouge : ces désagréments changent notre comportement, souvent avant même que nous nous en rendions compte. On met la main devant la bouche pour parler. On évite de rire sur les photos. On décline une invitation à déjeuner.
Rien de dramatique, pense-t-on. Et pourtant, c’est ainsi que commence, très doucement, le repli sur soi.
Si vous vous reconnaissez dans ces situations, sachez que vous n’êtes pas seul : c’est beaucoup plus courant qu’on ne le croit, et surtout, cela se travaille. Je le constate chaque jour dans mon cabinet : retrouver une bouche confortable, c’est souvent retrouver l’envie de sortir, de parler et de sourire.
Quand la bouche isole, et quand l’isolement abîme la bouche
Imaginons une dame de 74 ans qui a une prothèse un peu mobile. Elle évite de rire, refuse l’invitation de ses voisins, mange seule des aliments mous. Sa confiance baisse, elle sort moins. Du coup, elle se brosse moins consciencieusement, repousse sa visite chez le chirurgien-dentiste, et personne n’est là pour remarquer qu’une gencive saigne. Sa bouche se dégrade, ce qui renforce son envie de se cacher. Voilà le cercle : un problème de bouche, une confiance qui s’effrite, un repli, puis moins de soins… et un problème de bouche plus important.
Ce cercle n’a rien d’une fatalité, mais il est répandu, car l’isolement touche beaucoup de monde après 60 ans. Selon le Baromètre 2025 Petits Frères des Pauvres Solitude et Isolement, quand on a plus de 60 ans en France, 750 000 personnes de 60 ans et plus sont en situation d’isolement extrême et 2 millions sont isolées de leur famille et de leurs amis. 30 % des 60 ans et plus se sentent seuls au moins de temps en temps, et 26 % n’ont personne avec qui déjeuner ou dîner. Ce baromètre ne mesure pas la santé de la bouche : je ne prétends donc pas que ces personnes ont toutes un souci dentaire. Mais en tant que chirurgien-dentiste, je constate que ceux qui se replient sont aussi ceux qui consultent le plus tard.
La bonne nouvelle, c’est que le cercle tourne dans les deux sens : une bouche confortable redonne envie de sortir, de parler et de rire.
La bouche sèche : le problème dont on parle trop peu
Avec l’âge, la salive a tendance à se faire plus rare. Les médicaments y sont pour beaucoup : certains antihistaminiques, diurétiques, antidépresseurs ou antipsychotiques assèchent la bouche. Le tabac, l’alcool et le café n’arrangent rien.
Or la salive est notre protection naturelle. Sans elle, parler devient fatigant, avaler un biscuit sec ressemble à un exercice, les caries se multiplient, les mycoses s’installent et la prothèse tient moins bien. Beaucoup de personnes en viennent à éviter les repas partagés à cause de cela.
Plusieurs solutions existent : un spray ou un gel de substitut salivaire, un spray d’eau minérale, un chewing-gum sans sucres pour stimuler la salive, un bain de bouche fluoré sans alcool. Surtout, n’arrêtez jamais un traitement de vous-même : parlez-en à votre chirurgien-dentiste et à votre médecin, qui pourront adapter les choses.
Les bons gestes, chez soi
La base des recommandations UFSBD est simple : se brosser les dents deux fois par jour, deux minutes, avec un dentifrice fluoré. Une brosse à poils souples ; si les mains sont moins agiles, une brosse électrique ou un manche adapté qui facilite le geste. Brossez-vous les dents en suivant la méthode BROS, toujours du rose vers le blanc. (insérer la méthode BROS)
Avant chaque brossage, nettoyer entre les dents, là où votre brosse à dents n’accède pas, utilisez des brossettes interdentaires, du fil dentaire ou un hydropulseur : en cas de doute, vous pouvez demander conseil à votre chirurgien-dentiste qui vous dira ce qui adapté.
Si vous portez une prothèse, elle mérite autant d’attention que vos dents. Brossez-la chaque jour avec une brosse spéciale et du savon neutre, sans dentifrice abrasif, au-dessus d’un lavabo rempli d’un peu d’eau pour amortir une chute. Un trempage de cinq minutes au plus après le brossage, un bon rinçage, puis la nuit au sec dans une boîte : voilà l’essentiel. Une prothèse neuve demande souvent un mois d’adaptation ; une crème adhésive peut aider, mais si la prothèse bouge ou blesse, consultez rapidement votre chirurgien-dentiste.
Enfin, une douleur, une gencive qui saigne ou une dent qui bouge ne sont jamais « normales » avec l’âge : elles méritent un rendez-vous chez votre praticien.
À table : manger sans abîmer ses dents
Après l’hygiène, vient l’alimentation : ce n’est pas tant ce que l’on mange que la fréquence. Chaque prise sucrée (même un café/thé sucré !) ou acide déclenche une attaque sur l’émail. Nous recommandons quatre prises par jour (trois repas et une collation) et éviter le grignotage entre les repas. L’eau reste la meilleure boisson de votre quotidien.
Attention aux médicaments sucrés (sirops, pastilles) : mieux vaut les prendre avant le brossage. Et si vous avez des remontées acides, attendez 20 à 30 minutes avant de vous brosser les dents, pour ne pas frotter un émail fragilisé.
Enfin, un conseil si, exceptionnellement, vous ne pouvez pas vous brossez les dents après un repas, rincez-vous la bouche.
Chez le chirurgien-dentiste : y aller avant que ça fasse mal !
La dernière recommandation de l’UFSBD est une visite par an, minimum, et deux sont recommandées en cas de diabète, de maladie cardiaque ou chronique, ou de bouche très sèche.
Ces rendez-vous réguliers permettent de repérer un problème quand il est encore simple à soigner.
Certains signes doivent vous faire consulter sans attendre : des dents qui bougent, des gencives qui saignent ou qui se retirent, une mastication douloureuse, une prothèse qui blesse. N’hésitez pas à signaler vos maladies et vos traitements : cela aide le chirurgien-dentiste à adapter ses soins.
Plusieurs freins peuvent vous retenir : la peur, le coût, la difficulté de se déplacer, ou le sentiment que « à mon âge, ce n’est plus la peine ». Il n’est jamais trop tard. Parlez-en franchement à votre chirurgien-dentiste, qui vous expliquera chaque geste. Pour la prise en charge, renseignez-vous auprès de votre cabinet, de votre caisse d’assurance maladie et de votre complémentaire santé : les remboursements évoluent et méritent d’être vérifiés.
Repérer un proche qui s’isole, et ce qu’il faut retenir
Si vous avez un parent, un voisin ou un ami qui a cessé de sourire, qui évite les repas, qui mange de plus en plus mou ou se plaint de sa prothèse, ne passez pas à côté. Posez-lui la question simplement, proposez de l’accompagner chez le chirurgien-dentiste, ou partagez un repas avec lui. Un geste aussi simple peut relancer un cercle vertueux.
Si je ne devais retenir que trois messages :
- Mon sourire est un lien : en prendre soin, c’est prendre soin de mes relations.
- Deux fois deux minutes par jour, et le chirurgien-dentiste chaque année : de petits gestes, de grands effets.
J’en parle, je ne reste pas seul : une gêne, une douleur ou un doute méritent d’être dits.
Votre sourire est précieux : il vous relie aux autres, à tout âge. En prendre soin, c’est continuer à partager, à parler, à rire, alors n’attendez pas que ça fasse mal pour en parler à votre chirurgien-dentiste.